I Feel Good
Les Young at Heart pètent le feu, et ça se voit. Comment imaginer qu’une telle énergie, grisante, puisse venir d’une troupe d’octogénaires à la limite du nonagénaire ? A priori, cela semble difficile à croire.
Revenons sur l’histoire du film : Après les avoir vus en concert à Londres, Stephen Walker, réalisateur, décide de tourner un documentaire sur la troupe des Young@heart, assez unique puisque ses membres ont entre 73 et 97 ans. Il suit alors la désarmante ‘chorale’, et son créateur-manager-chef d’orchestre Bob Cilman pendant sept semaines, filmant leurs répétitions dans la salle des fêtes de leur ville natale, Northampton, Massachussets. Puis à la septième semaine, c’est l’apothéose, puisque les Young@heart se produisent sur scène, dans le théâtre de la ville. Mais chuut, ne parlons pas de la fin avant même d’avoir commencé.
Au début, on a un a priori. Forcément. Nous, jeunes insouciants, on voit les vieux comme …des vieux justement. Avec ce film, nos préjugés sur eux en prennent un coup, et nous avec. Non, tous ne ressemblent pas à la mémé qui se plaint de tout dans le bus, tous ne sont pas tristes, ni frustrés, encore moins rageux contre ces jeunes qui ont encore la vie devant eux. Ces « vieux » là ont de l’humour, de l’énergie à revendre. On ressort de la salle avec un autre regard sur la vieillesse.
La volonté avec laquelle ils s’accrochent – certains même entre deux hospitalisations – à la troupe, l’importance qu’ils y accordent, ne peuvent que nous toucher. Ils se donnent comme si c’était leur dernière chance. Car pour eux, chanter, c’est vivre, s’amuser, se rattacher à la vie, aux derniers souffles, et les hurler, ces souffles, s’époumoner même. Pour retrouver la magie de l’instant : « On oublie tout : les problèmes de cœur, les articulations.. ». Plus rien d’autre n’existe. Aucun ne parle de la mort, pourtant omniprésente autour d’eux. En sept semaines où Stephen Walker les a suivis, dans leur ville du Massachussets, deux des membres sont décédés. Laissant planer sur la troupe l’ombre de la mort, mais sans jamais les désespérer. « Il nous aurait dit de continuer », affirment résolument les membres de la troupe, toujours affectés. Même quand la nouvelle de la mort de Joe Benoit leur parvient une heure avant un spectacle –incroyable- qu’ils donnent en prison, en vrais pros, ils continuent. Show must go on.
« « I Feel Good ! » n’est pas un film sur une bande de vieux apprenant des chansons contemporaines – ce que voulait Bob- mais un regard sans concession sur nos parents ou grands-parents, qui aborde frontalement des questions taboues comme le sexe, la mort, la maladie, etc. », affirme la productice Sally George- femme du réalisateur. De nombreuses bandes du film sont consacrées à des entretiens, des confidences, des mots sur toute une vie. Stephen Walker décide de faire parler les gens sur eux, leurs peurs, leurs espoirs.
Quand on les voit aux répétitions, au cours desquelles Bob Cilman, l’incroyable chef d’orchestre leur présente des chansons toutes aussi étranges qu’incompréhensibles, on comprend à quel point cette troupe compte pour chacun d’entre eux. Pas étonnant que la musique que leur propose Bob Cilman – du rock, du punk, de la pop- ait de quoi les désarmer, eux qui avouent à la caméra n’aimer que la musique classique. On a du mal à ne pas rire quand on voit les expressions qui traversent leurs visages à l’écoute de « Schizophrenia », chanson plutôt punk de Sonic Youth. C’est le moment qu’il préfère, avoue Bob Cilman. Jauger leur réaction : les voir intrigués d’abord, puis abasourdis, horrifiés. Et apeurés enfin. Car, ces chansons, ils vont devoir les interpréter. Bizarrement, peut-être parce qu’il est moins désagréable à l’oreille non habituée, le rythme de « I feel good » passe plutôt bien et on en voit plusieurs qui, dès la première écoute, se mettent à balancer la tête d’un air appréciateur.
Mais ils ont beau se concentrer, il reste que les paroles leur sont souvent difficiles à intégrer. On rigole quand on voit le duo à qui Bob demande d’interpréter « I Feel Good ». Le vieux Stan s’embrouille dans les deux phrases du refrain, et Dora fait le petit cri « Waoooow » trop tôt, incapable de s’habituer au rythme. On admire la patience de Bob Cilman, même si bien sur à certains moments il craque : « Vous savez quoi ? Ca va être formidable..Mais peut-être pas avant l’année 2009 » ; « Est ce que tu penses que tu chantes juste ? » La troupe se plaint de son caractère dur et intransigeant, mais tous reconnaissent que le garçon est exceptionnel. Il veut les mener au bout d’eux mêmes, de leurs capacités. Avec une grande humanité, il les pousse à se battre. C’est ce qu’ils font d’ailleurs quand Bob, désespéré de voir qu’aucun n’arrive à se souvenir des paroles, menace de supprimer la difficile « Yes We Can » (avec ses 71 « can »). Steve Martin, 78 ans, le joyeux de la troupe, s’insurge, crie pour la garder. « Cette chanson est pleine de vie. Comme nous », lance-t-il dans un sourire.
Au bout de la 7ème semaine – le temps passe trop vite- la troupe est fin prête pour jouer sur scène les cinq chansons difficilement apprises. Ou presque. Le couple de « I Feel Good » reste longtemps dehors avant d’entrer sur scène : Dora et Stan tentent de se rassurer mutuellement :« C’est pas grave, si on se trompe, on passe ». Et là, on comprend l’extrême nervosité du manager, Bob, qui fait les cent pas.
Pourtant, dès que la troupe entre sur scène et entâme les premières notes, la crainte s’efface. Car la puissance qui se dégage du groupe, de la frêleur de ces corps étrangement vivaces, de la vieillesse fatiguée qui marque les traits, donne une autre dimension à la musique.
« When you try your best but you don’t succeed … ». Difficile de ne pas trembler quand, dans le silence de la salle, s’élève la belle voix grave de Fred. Le membre intermittent de la troupe, la belle voix sur laquelle on peut compter, interprète « Fix you » de Coldplay. Posée, simple, la voix pèse ses mots et nous saisit au-delà de ce qu’on pouvait imaginer, par dessus l’accompagnement au piano.
Plus qu’un documentaire musical, ce film est l’espoir d’une génération souvent mal vue. On les voit mal parce que ça ne nous intéresse pas. Parce qu’on ne veut pas entendre parler de tous ces maux qui sont les leurs, qui seront les nôtres un jour. Parce que parfois, il est plus facile de s’arrêter aux apparences, et de ne pas se soucier de ce qui soit-disant ne nous concerne pas.
Ce film donne sa voix à une vieillesse enjouée, ou tout du moins qui s’efforce de l’être. Les Young@heart portent bien leur nom. Et même si vous ne voulez pas entendre parler de quoi que ce soit ayant rapport à la vieillesse, venez juste profiter de leur incroyable vivacité. Car comme le dit une petite fille, spectactrice de leur concert : « Ils s’amusent et nous aussi ». On n’aurait pas pu mieux décrire le film.
( C’est pour moi le meilleur film de l’année avec « The Visitor »)
Pour aller plus loin :
- Toujours pas convaincus? Allez voir des extraits sur allocine.fr : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18849811&cfilm=135623.html






Laisser une calamarderie!