Le Calamar Déchaîné | Accueil » Cinéma

La Vie Moderne

Un article de Martin, le 7 December 2008, qui a suscité 0 Calamarderie (pour le moment) ...
La note du Calamar

Quand on entend parler d’un documentaire sur les paysans cévenols, on a évidemment tendance à penser que c’est sur Arte, entre 3h et 4h du matin, et que bon finalement, c’est pas très intéressant.

Quand on apprend que ça passe au cinéma, on tique, et on se demande quel peut bien être l’intérêt d’une telle démarche, et par quel miracle un tel film peut passer sur grand écran.

Quand on apprend que derrière la caméra se cache un des plus grand photographe et documentariste français de la deuxième moitié du XXe siècle, à savoir Raymond Depardon, on tique vraiment, et quand (comme moi) on est plus paysan que depuis une génération et demi, on se dit qu’on irait quand même bien jeter un œil.

Et puis on se renseigne, et on apprend enfin que La Vie Moderne c’est en réalité le dernier volet d’un triptyque documentaire sur le monde paysan, intitulé « Profils Paysans » débuté en 2001 avec « L’Approche » et poursuivi en 2005 par « Le Quotidien ». Raymond Depardon s’y attache à dépeindre le monde paysan dont il est issu. Soyons honnête, je n’ai pas vu les deux premiers films, il serait vain de prétendre le contraire, donc je critiquerai La Vie Moderne indépendamment des précédents.

Le film débute par un long travelling. On s’imagine assis sur le rebord d’un tracteur, et on descend une route étroite, qui tourne et retourne dans un paysage vierge et escarpé. Le vent fait plier les arbres et le ciel se couvre, la lumière est presque sombre, la musique superbe (le Requiem de Fauré).

Au détour d’un virage, on aperçoit dans le creux d’un vallon une ferme isolée, et, quelques dizaines de mètres plus loin, un troupeau de brebis traverse la route, suivi par un paysan, qui, frêle et luttant contre les éléments, vient à notre rencontre. Pendant toute cette scène, qui dure quelques minutes, pas une seule parole, simplement l’œil dépassionné de la caméra qui se pose sur le monde.

On peut dans ces quelques première minutes, déceler ce qui fait la force et l’authenticité de ce film : la description, sans commisération, sans « patho », sans dédain d’un monde à la fois simple et complexe, rempli de non-dits et de sous-entendus, vrai et authentique.

L’œil du photographe est bien présent, et les images sont toujours belles, les plans sont superbes; mais Depardon évite l’écueil qui consisterait à sombrer dans la composition et l’artificiel : tout est filmé avec une évidence désarmante et le spectateur n’est jamais assailli par des détails de mise en scène oppressants et inutiles.

Ce film touche, parce qu’il est sincère, et les personnages que Depardon retrouve, il nous en fait des connaissances, des amis. Tour à tour, les frères Privat, Paul, Germaine et Marcel, Cécile, Daniel se confient face à la caméra, parce que Depardon est leur ami, parce que Depardon a ce talent, cette force, de suggérer par l’image et les silences ce qu’il ne peut pas faire dire.

La scène où Daniel est perché sur son tracteur, gêné par cette caméra qui le filme en contre-plongée, est un moment touchant et incroyable. Parce que dans ces quelques minutes de dialogue entre Depardon et le paysan, on comprend beaucoup de choses. Que Daniel n’a jamais eu l’occasion de parler, qu’il n’a pas eu le choix, que s’il ne veut pas être paysan, du moins ne peut-il pas imaginer autre chose. On sent la présence oppressante des parents, le désir d’évasion. Quand on lui demande pourquoi il a arrêté l’école, il hésite, il ne sait pas. L’exercice confine à la grâce, à savoir dépeindre le non-dit, les difficultés, la complexité d’un monde hors du monde, avec ses codes, ses us, ses coutumes.

Peut-être est-ce parce que je suis concerné, mais pour moi ce film a été un grand coup de poing dans les entrailles. Il remue des choses qu’on pensait enfouies, une piqure de rappel sur un rapport de soi-même au monde qu’on a perdu, et que le cinéaste nous renvoit en pleine figure. On a l’impression d’être allé bien plus loin que dans une simple salle de cinéma. Car quand on retourne à la vie assourdissante et oppressante de Paris, quand on s’engouffre une nouvelle fois dans la bouche de métro, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’on a perdu quelque chose, sans savoir vraiment quoi, que toute nos préoccupations sont artificielles, quand on pense à ces chemins, à ce vent dans les arbres, à ces silences qui résonnent lentement et longuement en nous.

Raymond Depardon, en donnant la parole à des gens qui ont toujours vécu en eux-même, qui parlent plus volontiers de leur bêtes que de leur âme, mais dont l’humanité silencieuse est d’un assourdissant retentissement, nous rappelle la précarité et la futilité de notre vie moderne.

Pour aller plus loin :

Laisser une calamarderie!

Laisser une calamarderie ou faites un trackback depuis votre propre site. Vous pouvez aussi subscribe to these comments les récupérer par RSS.

Be nice. Keep it clean. Stay on topic. No spam.

You can use these tags:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

This is a Gravatar-enabled weblog. To get your own globally-recognized-avatar, please register at Gravatar.