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Hunger

Un article de Martin, le 6 December 2008, qui a suscité 0 Calamarderie (pour le moment) ...
La note du Calamar

Nous sommes en 1981, et depuis la scission de l’Irlande du Nord et de la République d’Irlande soixante ans auparavant, les « Troubles » agitent le pays. Unionistes protestants, favorable à une Irlande du Nord rattachée au Royaume-Uni, affrontent les Républicains catholiques qui luttent pour une unification avec la République d’Irlande. Attentats, enlèvements et meurtres se sont succédés, plongeant le pays dans la peur et la violence.

Prison de Maze, Irlande du Nord. Des activistes de l’IRA (républicains) qui y sont emprisonnés, entament la « blanket et no-wash protest ». Nus et sales, ils luttent avec le pouvoir anglais pour obtenir le statut de prisonnier politique.

C’est donc dans le carcan de la prison que le réalisateur Steve McQueen (non, pas lui, mais lui) a décidé d’officier. Avant toute chose, rappelons qu’avant d’être cinéaste, il est surtout vidéaste et plasticien de renom, et que Hunger est son premier film; ce qui lui a valu la « Caméra d’Or » au dernier festival de Cannes.

En effet, c’est moins un film qu’une véritable œuvre d’art visuel et plastique que nous donne à voir celui qui représentera l’Angleterre à la biennale de Venise. Le récit peut tenir en quelques mots : la (sur)vie des prisonniers, puis la grève de la faim de Bobby Sands. C’est tout. L’intérêt du film, car il y en a un, vient d’ailleurs.

Il tient à la sublime esthétique de la violence, au ressenti physique intense et brut de cette accumulation d’actes de bravoure visuels. Le pouvoir des images est démultiplié par le talent de McQueen : les plans sont ultra travaillés, la lumière dense, la mise en scène savamment étudiée et de l’extrême violence qu’il dépeint, il extrait une terrible beauté qui transcende l’horreur. Car certaines images sont très dures et très crues et le metteur en scène ne nous épargne rien : ni les scènes de violence et de passage à tabac des prisonniers, ni les protestations scatologiques des prisonniers. L’entièreté du film repose sur ces images, qui oppressent, qui martèlent l’esprit du spectateur : c’est tendu, les dialogues sont réduits à la portion congrue, et la lutte tacite et silencieuse (donc d’autant plus dérangeante) des prisonniers contre les gardiens nous est montrée sans détour. Parfois, alors que le spectateur subit de plein fouet les assauts de la violence visuelle et sonore, surgit en surimpression la voix froide et inflexible de Margaret Thatcher qui rappelle que jamais le gouvernement ne cédera face à « ces terroristes ».

Mais ce serait mal comprendre le film que de lui attribuer une quelconque portée ou prise de position politique. McQueen ne s’intéresse pas aux revendications et à leurs enjeux – à savoir la reconnaissance d’une certaine légitimité à travers le statut de prisonnier politique – mais au contraire s’en sert de prétexte pour travailler avec les images sur un problème complexe : l’humain, la volonté, l’abnégation, la souffrance et leurs limites.

Hunger pose beaucoup de questions, qu’il laisse volontairement en suspens en exhibant cette violence et en terminant en apothéose sur la mort de Bobby Sands, comme une gigantesque absurdité, vaine, si vaine après ce déluge de luttes et de traumatismes.

A ce titre, on est frustré par le plan-séquence de 20 minutes, performance qui a valu à Hunger d’être remarqué par le jury Cannois. On y voit Sands et un curé assis à une table dans une pièce de la prison, se faisant face. Pendant 20 minutes, le curé tentera de convaincre Bobby Sands de l’absurdité d’entamer une grève de la faim. On peut se demander ce qu’apporte réellement ce plan-séquence : un apaisement bienvenu à la moitié d’un film haletant et physiquement intense ? Peut-être. Mais on peut aussi déplorer la cassure dans le rythme et la perte d’intensité que cette scène induit. On dirait que McQueen dans sa course effrénée, rate un pas et dois s’arrêter pour reprendre son souffle.

Et pourtant, au delà de cette cassure dans la trame du film, ce dialogue entre le curé catholique et le révolutionnaire Sands est un moment tout à fait capital. La performance des acteurs est exceptionnelle et le dialogue, tendu et maîtrisé, est mené de main de maître. C’est dans ce dialogue – et non plus dans les images – qu’apparaît évidente toute la puissance du film de McQueen. Il pose toutes les questions : quelle valeur accorder à l’engagement politique ? A quoi peut-on renoncer en son nom ? La dignité d’un homme vaut-elle moins que les idéaux pour lesquels l’homme peut se battre ? Quelle est la finalité de l’engagement politique, et dans quelle mesure peut-on lui sacrifier la liberté humaine ? Que vaut la Foi devant la nécessité politique ? De cette conversation et des réponses qu’elle fournira dépendront la suite d’une lutte politique violente et la vie de nombreux hommes…

Bien évidemment on peut trouver des défauts à ce film. Le passé de vidéaste et de plasticien du réalisateur pèse lourd, et on a souvent l’impression que McQueen se « regarde filmer » et tente de limiter l’intérêt de son film à son seul aspect esthétique. On peut aussi être choqué par les images, et se demander dans quelle mesure leur exhibition et leur dureté sert la qualité de l’œuvre. Il y a il est vrai un caractère parfois malsain dans cette succession de ce que l’humain est capable de pire, et on regarde le film avec un constant sentiment de dégoût, sur la défensive. Mais à la manière d’une toile de Goya, on peut se délecter de cette insanité et se contenter de l’horreur sublime des images que McQueen nous donne à voir.

McQueen agit en un sens plus comme un vidéaste que comme un cinéaste, en se servant d’un matériau brut, réel pour lui donner encore plus de force, pour construire un tableau cru et violent de l’humain. Hunger est à la fois plus et moins qu’un simple film, où le visuel prend largement le pas sur la narration pour finalement l’occulter et lui ôter toute importance. On se laisse transporter et frapper par l’uppercut de la beauté perverse et marquante. Un film à voir, assurément, car à la manière d’un There Will Be Blood, il renoue avec l’essence du cinéma : les images.

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